Minimalisme Numérique

"Digital Minimalism" book on a white background with three pencils next to it.

En ouverture de ce blog, j’aimerais parler de ce qui a rendu son existence possible : Digital Minimalism, de Cal Newport. Ce bouquin m’a amené à repenser radicalement mon utilisation des nouvelles technologies, ce qui m’a permis de dégager pas mal de temps libre dans une routine que je pensais bien chargée. Je vais donc d’abord présenter d’où je parle, les grands principes qui animent ce livre, puis revenir sur ce qu’il m’a apporté.

Je suis raisonnablement technophile. J’ai utilisé un ordinateur pour la première fois à 4 ans, et Internet à 10 ans. J’ai beaucoup d’appareils technologiques (PC, console, tablette, smartphone…) qui sont rarement le dernier cri en la matière, mais j’aime bien me tenir au courant des nouveautés. J’aime également tester de nouvelles applications ou réseaux sociaux, parce qu’ils sont toujours susceptibles de m’apporter quelque chose. J’ai toujours vu la technologie comme quelque chose de positif et d’enthousiasmant : j’aime partager des articles sur Facebook, envoyer des gifs animés idiots sur Whatsapp, et découvrir des choses inattendues sur Twitter.

Cependant, il y a quelques temps, j’ai commencé à éprouver un sentiment d’épuisement. J’ai petit à petit réalisé que mon attention était constamment occupée, et j’avais l’impression d’être de moins en moins capable de me concentrer. Les symptômes seront familiers pour beaucoup : je jetais régulièrement un coup d’œil à mon smartphone alors que je n’attendais rien de particulier ; j’ouvrais compulsivement des onglets sur mon navigateur pour aller voir mes mails ou Facebook ; j’allais plusieurs fois par jour lire les infos sur divers sites qui n’avaient pas forcément été mis à jour. Vous allez me dire, rien de bien grave dans tout ça, si c’est ce que je veux. Mais c’est bien là le problème : j’avais l’impression d’agir contre ma volonté.

Cover of Digital Minimalism by Cal Newport
Couverture alternative

C’est à peu près à ce moment-là que j’ai découvert Digital Minimalism. Ce n’est pas un livre de développement personnel pour maximiser sa productivité et devenir un winner. Ce n’est pas non plus un simple recueil du type « 10 astuces géniales pour mieux gérer la technologie, la 7ème va vous surprendre ». Au contraire, l’auteur affirme qu’on a besoin d’une vraie philosophie (le « minimalisme numérique ») pour utiliser ces nouvelles technologies au mieux et les mettre vraiment à notre service. En voici les grandes lignes.

La source du problème

Newport commence par nous rappeler que tout cet écosysème s’est développé un peu par hasard. A sa sortie, l’iPhone était simplement censé combiner un téléphone et un iPod (Steve Jobs trouvait d’ailleurs l’idée d’y installer des applications ridicule, voire dangereux). De même, Facebook devait simplement être un album de promo universitaire amélioré, un site divertissant parmi d’autres. Cependant, les concepteurs se sont rapidement rendu compte de la mine d’or sur laquelle ils étaient assis, et ils ont commencé à optimiser ces technologies pour maximiser leurs revenus. Et ils ont réussi grâce à des pigeons.

Picture of 6 pigeons staring at the viewer.
Pigeons offusqués par ces accusations infondées

C’est en effet sur des pigeons que Michael Zeiler a mené une expérience de psychologie comportementale dans les années 1970, dont le principe était de mettre les animaux face à un bouton fournissant de la nourriture de façon fiable pour l’un, incertaine pour l’autre. Les résultats étaient très clairs : le pigeon qui était nourri de façon aléatoire appuyait beaucoup plus souvent sur le bouton, car l’incertitude génère beaucoup plus de dopamine (un neurotransmetteur impliqué dans le plaisir, la motivation…). Ce principe s’appelle le « renforcement intermittent positif », et c’est le même que dans les machines à sous.

En combinant ce principe avec notre besoin naturel d’approbation sociale, Facebook a obtenu des résultats immédiats. Quand on poste quelque chose, on ne sait pas si nos contacts cliqueront sur « J’aime » et si on obtiendra ces petites notifications rouges qui sont satisfaisantes parce qu’elles symbolisent le fait qu’on nous prête attention. C’est pour ça que, comme les pigeons, nous vérifions constamment. (Newport rappelle par ailleurs qu’à l’origine, le bouton « notifications » était bleu, pour aller avec le reste du site ; quand il est devenu rouge, le nombre de connexions est monté en flèche…)

Mais pourquoi nous pousser à nous connecter constamment ? Parce que c’est le modèle économique de ces technologies. Facebook est financé par la publicité : plus les utilisateurs se connectent et voient des publicités, plus les revenus de Facebook sont élevés. Leur but n’est donc pas de servir l’utilisateur, mais de capter son attention le plus longuement possible (de leur propre aveu). C’est la base de l’économie de l’attention.

Drawing of a pigeon pulling the lever of a one-armed bandit.

Alors comment échappe-t-on à ce piège numérique ? Est-ce qu’on ferme tous nos comptes, qu’on s’éloigne de toute technologie et qu’on va vivre en forêt ? Non. (Enfin si vous voulez, après tout.) Après ces constats inquiétants, Newport propose plutôt une solution à la fois mesurée et radicale, qu’il appelle le « minimalisme numérique ».

Une solution : le minimalisme numérique

En voici une définition :

« Une philosophie de l’usage de la technologie qui nous invite à focaliser le temps qu’on passe connecté sur un petit nombre d’activités soigneusement choisies et optimisées dans le but d’accomplir ce qui compte pour nous, tout en laissant toutes les autres de côté avec joie. »

Il faut donc que les nouvelles technologies redeviennent des moyens, et non des fins. Pour ce faire, on peut garder ces trois principes en tête :

  • Trop de réseaux tuent les réseaux : multiplier les usages peut limiter l’utilité individuelle de chaque réseau social.
  • Optimiser, c’est important : penser à comment on utilise précisément chaque réseau social fait qu’ils nous apportent bien plus.
  • Agir intentionnellement, c’est satisfaisant : on se sent mieux quand on sait pour quelle raison on utilise les nouvelles technologies.

Mais avant de pouvoir mettre tout cela en application , Newport conseille de passer par une période de sevrage.

Le déblayage numérique

L’attente des notifications a un impact direct sur notre cerveau via la dopamine : même s’il ne s’agit pas d’une addiction physique comme pour la cigarette, le processus est très similaire. Pour pouvoir prendre des décisions réfléchies sur notre usage des nouvelles technologies, Newport propose donc un déblayage numérique (« digital declutter ») de 30 jours pendant lesquels on n’utilise plus toutes les technologies « optionnelles ».

Dans ce contexte, les « technologies » sont tous les sites, applications et autres appareils numériques destinés à nous divertir, nous informer ou nous connecter via un écran. Cela peut inclure les réseaux sociaux, les sites d’information, mais également les plate-formes de streaming ou les jeux vidéo. Qu’est-ce qui fait qu’une technologie est optionnelle ? Le fait qu’arrêter de l’utiliser ne perturbe pas particulièrement nos relations, notre vie personnelle ou professionnelle. Ainsi, on ne va pas arrêter de regarder les mails du boulot. On ne va pas non plus arrêter d’utiliser Whatsapp si c’est la seule façon de communiquer avec un proche à l’étranger.

Yellow stick character putting the Whatsapp logo in a yellow bin.

Après avoir mis par écrit quelles technologies sont non-optionnelles, et de quelle façon on peut les utiliser (par exemple : utiliser Facebook uniquement pour coordonner un groupe de travail important), on fait une pause. Cependant, il ne faudra pas simplement attendre que le temps passe, mais bien s’investir dans des activités plus enrichissantes : bricoler, faire du sport, lire, passer du temps avec ses amis ou sa famille, faire quelque chose créatif (dessin, programmation, musique…). Le but est vraiment d’explorer, d’expérimenter avec ce temps libre retrouvé.

Une fois ces 30 jours passés, on pourra réintroduire des technologies optionnelles, avec la grille suivante en tête. Cette technologie :

  • Est-elle au service de quelque chose qui est important pour moi ? (Être juste vaguement pratique ne suffit pas.)
  • Est-elle la meilleure dans ce but ? (Si non, la remplacer par autre chose.)
  • Sera-t-elle utilisée avec un mode d’emploi précis, spécifiant quand et comment je l’utilise ?

En quelque sorte, cette pause de 30 jours remet à zéro notre vie numérique. Et on peut ensuite réintroduire des technologies en sachant dans quel but on le fait. Ce sont ces décisions conscientes qui font le minimalisme numérique.

Et après ? Exemples pratiques

Avant de conclure sur ce que cette expérience m’a apporté, j’aimerais revenir sur trois des pratiques que Newport propose de mettre en place pour changer notre rapport à la technologie.

Drawing of someone on a boat in a lake or sea, with a huge red-eyed monster hovering under the surface.
Pas ce genre de solitude.

D’abord, le fait de redonner de la valeur à la solitude. Depuis l’invention de l’iPod, on peut être constamment distrait de nos propres pensées. C’est encore plus le cas maintenant que nous sommes en constante interaction via les réseaux sociaux. Cette interaction a cependant des conséquences néfastes : l’augmentation du nombre de troubles de l’anxiété diagnostiqués chez les adolescents a suivi celle du nombre de smartphones. Pourquoi ? Parce que la partie de notre cerveau gérant les interactions sociales est très énergivore, et que nous ne sommes pas câblés pour être connectés en permanence. Dans le cas des adolescents, cette privation de solitude les empêche de prendre du recul sur les choses, d’apprendre de leurs erreurs ou de comprendre leurs émotions.

Pour reprendre l’habitude d’être seul avec ses pensées, Newport propose des choses aussi prosaïques que de parfois laisser son téléphone chez soi, de faire de longues marches, ou de mettre par écrit nos réflexions sur notre vie de tous les jours.

Picture of Facebook's like button circled and stroke through in red.

Ensuite, arrêter de cliquer sur « J’aime », ou de faire de brefs commentaires sur les posts de nos amis. Il ne s’agit pas de devenir désagréable ou taciturne, mais bien plutôt de préférer des conversations riches (=en face-à-face, en appel vidéo ou audio), qui sont importantes pour notre cerveau car elles le stimulent plus, à de simples connexions binaires (« J’aime », Retweet, etc.) qui ne donnent que l’illusion d’un contact humain. Puisque notre cerveau a du mal à faire la distinction entre les gens présents et ceux qui sont au bout de notre téléphone, et qu’il est plutôt flemmard (cliquer est plus facile qu’appeler), il faut le pousser dans ce sens.

Pour ce faire, l’auteur propose donc d’arrêter toute interaction binaire sur les réseaux sociaux, ainsi que de traiter les messages comme des e-mails : en ne les regardant qu’un certain nombre de fois dans la journée, on n’entretient pas l’illusion qu’ils sont comme une conversation continue, et on est plus poussé à appeler ou voir notre entourage.

Picture reading "binge watching starter pack" with three drawings above: a couch, a flat-screen TV and a box of pop-corn.
Parce que parfois ça fait du bien.

Enfin, même si Newport nous pousse à nous essayer à des loisirs gratifiants (activités de groupe, créatives, associatives…), il sait que personne n’est un surhomme, et qu’on a tous besoin de moments de déconnexion. Il conseille ainsi de prévoir ces moments : en sachant par exemple que pendant une heure dans la journée, on va pouvoir scroller indéfiniment sur Instagram, on ressentira moins le besoin, qui se serait fait irrépressible si on avait essayé d’arrêter complètement.

En conclusion : je suis toujours un geek mais…

Dans cet article déjà un peu long, je n’ai fait que tracer les grandes lignes et quelques-unes des idées fortes du livre. L’auteur apporte beaucoup d’anecdotes et de citations pour appuyer son propos, et son argumentaire est très convaincant. Si vous êtes arrivés jusqu’ici et que le sujet vous intéresse, je vous conseille vivement d’acheter le livre (ici au format papier, ou en ebook, car on n’aime pas Amazon) puisque le lire en entier vous amènera à comprendre comment l’adapter à vos besoins.

Maintenant, qu’est-ce que cela m’a apporté personnellement, qu’est-ce que j’ai mis en place ? Hé bien passé les 30 jours de déblayage numérique, j’ai arrêté d’utiliser Facebook, je ne regarde plus mes mails que trois fois par jour (ce qui est déjà pas mal), et je regarde les infos sur un nombre de sites réduits (et Twitter) une seule fois par jour. Je ne suis pas un surhomme donc il m’arrive encore assez souvent d’enfreindre ces règles. Cependant, je détecte des améliorations notables : j’ai plus de temps pour lire, je suis moins stressé, je suis toujours en contact avec les gens qui comptent pour moi (voire plus en contact qu’avant), et j’ai eu le temps de me lancer dans des projets qui me tenaient à cœur depuis longtemps, comme par exemple ce blog, et l’écriture de fiction.

Comme je le disais en introduction, j’ai toujours beaucoup aimé les nouvelles technologies, et je les aime toujours beaucoup. En revanche, je les utilise maintenant de façon plus raisonnée : j’en attends des choses précises, et je fais en sorte de ne pas les laisser envahir mon quotidien au détriment de ce qui compte pour moi. Ce livre est très prosaïque et je m’en voudrais si j’avais donné l’impression que l’auteur est un genre de gourou qui a réponse à tout. Bien au contraire, il nous donne des outils philosophiques et pratiques pour nous permettre de nous poser les bonnes questions afin de vivre notre vie comme on l’entend, de façon idéale, et surtout sans se faire parasiter par des technologies qui sont pensées pour capturer notre attention. Pour moi, ça a marché.

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