Éducation populaire & féminisme

Book cover, "Éducation populaire et féminisme"

Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance d’assister à la présentation d’un livre hybride, original et important. J’aimerais dire quelques mots à la fois sur le bouquin et sur la façon dont on nous l’a fait découvrir.

D’abord, quelques mots sur le lieu : « L@ Plume Noire » est un espace autogéré situé à Lyon qui a servi depuis trente ans de librairie, de bibliothèque, de salle de réunion… On sent en y arrivant que c’est un endroit pas comme les autres, où l’on remet en question beaucoup de certitudes. C’est avant tout un lieu de discussion et de débat, contribuant à la diffusion des idées libertaires et aux luttes anti-racistes, écologistes, ou encore anti-sexistes. C’est sur ce dernier point que portait la rencontre à laquelle j’ai assisté, puisque le livre présenté s’intitule Éducation populaire & féminisme. Récits d’un combat (trop) ordinaire. Analyses et stratégies pour l’égalité. Comme le laisse penser ce long titre, de très nombreuses thématiques s’y entremêlent, et pour essayer d’y voir plus clair il est important de revenir sur ce concept d’éducation populaire.

Front of the "L@ Plume Noire" book shop

Qu’est-ce que c’est, l’éducation populaire ? C’est une forme d’éducation qui se fait en complément de l’instruction formelle dispensée à l’école, et qui a pour but la transformation sociale et politique de notre société. Cette idée trouve ses racines au dix-neuvième siècle dans les actions d’associations chrétiennes ou syndicales qui ont voulu travailler à l’éducation de la population ouvrière alors en plein essor. Si ce mouvement a pris de nombreuses formes, l’idée générale reste de rendre les individus plus autonomes politiquement en cultivant l’esprit critique. De cette manière, chacun peut prendre conscience des problèmes sociaux et politiques de la société, des rapports de domination qu’il ou elle subit, et essayer d’y remédier.

De nos jours, en France, l’éducation populaire est le fait d’associations ou de coopératives qui organisent formations, conférences, ateliers etc. Si c’est par nature un mouvement très porté sur le collectif, quelques grandes figures s’en sont pourtant dégagées et se sont faites connaître du grand public, comme par exemple Franck Lepage avec son atelier de désintoxication contre la langue de bois. (Il est par ailleurs revenu sur l’histoire de l’éducation populaire en France dans le Monde Diplomatique.) Cependant, l’idée d’action et de réflexion collectives est mise, de façon militante, au centre de leurs pratiques.

Le milieu de l’éducation populaire en France est donc un milieu tourné vers la coopération et l’auto-organisation horizontale, promouvant la lutte contre toutes les formes d’oppression, qu’elles soient capitaliste, raciste, classiste, validiste, homophobe, sexiste… Et pourtant, malgré cet environnement, un des membres d’une coopérative d’éducation populaire a un jour agressé sexuellement une de ses collègues. C’est le point de départ de ce livre.

Comme nous l’ont dit deux des autrices qui nous ont présenté ce livre, cette nouvelle fut un choc. Comment cela avait-il pu se produire ? Dans un milieu si militant, où régnait une telle camaraderie ? De la part d’un homme qui, d’après elles, était peut-être « le plus féministe » de la coopérative ? Après l’agression, il fallut un an pour que la vérité sorte au grand jour et que le réseau de coopératives se décide, malgré les réticences, à effectuer un travail d’analyse sur ses pratiques et comment celles-ci avaient pu créer les conditions d’une telle agression.

Le choc initial fut vite dépassé alors que les membres des coopératives comprenaient petit à petit les non-dits et les oppressions à l’oeuvre au sein de leurs structures : culte de la personnalité autour de certains membres masculins, asymétrie des rôles (logistique pour les femmes, prestige pour les hommes) et des temps de parole (éducateur homme prenant trop de place dans une conférence par exemple…), rapports de séduction inappropriés, manque de respect de l’intimité de chacun·e par conviction politique (la chambre privée c’est le confort bourgeois !), etc.

Très vite, onze femmes du réseau se sont dit que tout ce qu’elles comprenaient en remontant aux sources de cette agression ne devait pas rester lettre morte. Ce qui devait être une simple brochure d’information est vite devenu un livre à part entière, écrit à vingt-deux mains (excusez du peu), et divisé en trois grandes parties : d’abord, le récit de l’agression et l’analyse qui en a été faite lors d’ateliers ; ensuite, les conclusions tirées de cette analyse et des idées pour modifier les pratiques des structures d’éducation populaire, mais aussi de toute association auto-gérée qui veut réellement éviter les oppressions de toutes sortes en son sein. Enfin, un livret central expliquant les lectures théoriques féministes et militantes ayant accompagné la réalisation de cet ouvrage.

Painting: Feminism, Sanketa  Sontakke
Feminism, Sanketa Sontakke

Écrire un livre couvrant un sujet aussi vaste, dans une forme hybride mêlant récit, théorie et conseils pratiques, en travaillant avec une équipe de onze personnes d’horizons différents et ayant des rapport à l’écriture très différents, c’était un pari risqué. Pourtant, elles l’ont relevé avec brio. Le livre est clair, facile d’accès, et c’est une très bonne ressource pour s’initier aux questions politiques et théoriques qu’il soulève (avec des définitions simples sans être simplistes, et également une longue bibliographie commentée).

Malgré le nombre d’auteurs, le propos ne manque jamais de cohérence, tout en assumant les contradictions qu’on peut y rencontrer : toutes les rédactrices ne sont pas d’accord, et des positions féministes différentes y sont présentées. C’est probablement la plus grande réussite de ce livre : il n’est jamais dogmatique. Les autrices présentent avec humilité leurs doutes, leurs découvertes, et les questions qui demeurent en suspens, le chemin restant à parcourir.

Mais ce n’est pas pour autant un livre qui laisse sur sa faim : elles tirent des conclusions réelles, et on en ressort mieux à même de percevoir et comprendre les oppressions à l’oeuvre autour de nous, y compris là où on les attend le moins. En ayant fait des suites d’une agression sexuelle un ouvrage qui permettra peut-être d’en éviter d’autres, les autrices ont démontré avec brio leurs qualités d’éducatrices populaires.


Pour obtenir plus d’infos sur le collectif La Trouvaille à l’origine du livre, pour le commander ou simplement le lire au format PDF, cliquez ici.

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